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La teta asustada ;( la mamelle effrayée)
Le Monde 13 fév 2009
S'il
y avait un film susceptible d'effacer les commentaires désobligeants
sur le niveau de la compétition berlinoise, ce serait celui-là. Révélé
à la presse jeudi matin, La Teta asustada (littéralement : la mamelle
effrayée), deuxième long métrage de la Péruvienne Claudia Llosa, a fait
soudainement souffler le vent de la liberté, du talent et de la beauté.
La
trame est légère, le propos grave, l'inspiration magique. Tout commence
par la mort d'une vieille femme chantant une chanson d'une atroce
beauté : celle des femmes indiennes violées durant les violences qui
opposèrent le gouvernement péruvien aux révolutionnaires du Sentier
lumineux.
Les exactions perpétrées de part et d'autre, de 1980 à
2000, firent 70 000 morts au Pérou, touchant principalement les
indigènes. Cette toile de fond, familière à chaque Péruvien, le film
s'en dégage aussitôt pour mieux en suivre les effets à travers son
personnage principal, Fausta, la fille de la mourante.
Jeune et
belle, celle-ci est atteinte du mal que les indigènes ont baptisé par
le nom qui donne son titre au film, et qui frappe les enfants allaités
par des mères ayant subi dans leur chair la violence de ces terribles
années.
MÉLANGE DE GROTESQUE ET TRAGIQUE, BEAUTÉ ET CRUAUTÉ, POÉSIE ET OBSCÉNITÉ
Fausta,
interprétée par la délicate et sublime Magaly Solier, c'est une sorte
de Carla Bruni aux cheveux de jais et à la peau mordorée, qui
chanterait en queicha (la langue des Indiens) et vivrait dans un
quartier misérable, en faisant des ménages chez une riche bourgeoise de
la ville, concertiste réputée qui lui vole ses chansons et son âme.
Sujette
aux évanouissements incessants, terrifiée par la vie et par les hommes,
cette beauté farouche développe aussi dans son utérus des excroissances
qui évoquent des tubercules de pomme de terre.
Sans aller plus
avant dans la description de l'histoire, on tient ici ce que ce film a
de plus précieux : sa manière de mélanger le grotesque au tragique, la
beauté à la cruauté, la poésie à l'obscénité. Entre le cadavre
pourrissant de la mère et la joyeuse industrie du mariage qui sert de
gagne-pain à la famille de Fausta, autant dire qu'on navigue ici, à la
fois médusés et éblouis, en pleine monstruosité latino-américaine.
Claudia
Llosa, la réalisatrice, née en 1976 à Lima, est la nièce de l'écrivain
Mario Vargas Llosa, et a connu un beau succès d'estime avec son
précédent film, Madeinusa, distribué en France en 2006.
Il faut
impérativement retenir son nom, et inscrire désormais grâce à elle le
Pérou sur la liste florissante de ce jeune cinéma d'Amérique latine qui
se confronte, de film en film, à la question de l'aliénation.
Jacques Mandelbaum