La
tradition est belle : des généalogies familiales peintes sur des bois
de cactus, poutres symboliques allant se nicher dans les charpentes des
maisons d'un minuscule village perdu dans les Andes centrales, non loin
d'Ayacucho. Ces
tablas de Sarhua se donnent à regarder chaque
soir à leurs hôtes, comme un rappel des solidarités passées, des liens
familiaux qui unissent un jour tous les membres d'une même famille. Des
peintures pour ne pas oublier, malgré le temps, les changements de noms
et la dureté de la vie...
Primitivo Evanan Poma
est l'un des colporteurs de cette tradition. Ce peintre de 63 ans porte
un nom si prédestiné que je l'ai de prime abord cru inventé. Son prénom
tout d'abord, -« Primitivo »-, en l'honneur à la peinture qui le
caractérise tant. Son nom de famille ensuite, -« Poma »-, qui éveille
chez tous les péruviens la mémoire des célèbres dessins de Guaman Poma,
le premier écrivain andin, dont nous avions parlé dans un article
précédent de ce blog...
Primitivo nous a immédiatement séduit
avec sa petite silhouette usée par les années et son attachante surdité
qui nous obligeait à chaque instant à épeler nos mots avec précision.
Il nous a parlé de son village natal. Il a essayé de nous expliquer
l'origine méconnue des
tablas, de son passage à la peinture
sur cadre, des terribles années du terrorisme du Sentier Lumineux, qui
l'ont contraint à l'exil à Lima, fuyant comme bien d'autres les
exactions aveugles des militaires et des maquisards... Nous avons pu
observer son atelier, voir sa famille travailler dans le silence d'un
quartier excentré (et pauvre) de la capitale péruvienne. Il a évoqué
avec une certaine pudeur son succès, ses expositions dans des musées
d'Art moderne en Europe ou des Etats-Unis.
Nous avons donc convenu de partir ensemble dans son village natal. Un beau jour...
De
guide, il est devenu un poids. S'il est resté un messager, ce n'est
plus par la parole ou par ce qu'il nous a fait aimer, mais par ses
zigzags impudiques dans les ruelles de son village natal et par
l'expression tristement idiote des Hommes enivrés jusqu'à l'excès par
l'alcool. Il devait nous faire aimer Sarhua. Ce village s'est fermé à
nous. Déception et stupeur. Tout ce chemin pour en arriver là.
L'opportunité de raconter cette histoire est passée, et l'envie de
raconter Primitivo également... Nécessité de poursuivre notre route
malgré la déception d'un messager qui s'enfuit, qui refuse son rôle au
dernier moment. A-t-il eu peur de nous ? Du message qu'il avait à
transmettre ou du rôle que nous voulions inconsciemment lui donner ?
La
peinture ne sauvera pas Sarhua... Et je préfère garder de Primitivo le
souvenir d'un Homme marqué par la vie et porteur d'un beau talent.
Sébastien